JEAN-PIERRE LEMAIRE

Quelques poèmes du livre
 

LE COEUR CIRCONCIS

  © Éditions Gallimard, 1989.
 
 
 

***

Si tu as jamais su que le monde est vaste
c'était en ce printemps brûlant
où ne t'en parvenait que l'odeur du lilas
et l'explosion des arbres dans la boîte aux lettres
une fois par semaine, peut-être.

Lequel dehors n'a pas attendu l'autre?

Ah, tu relèverais l'ancienne forteresse
pour retrouver ton poste à la meurtrière
et recevoir au cœur la flèche
qui s'égare à présent dans le jour trop libre.
 
 

***

Le portail de l'automne
le portail de la mer
le portail du matin.
Tu passes devant eux chaque année
chaque mois, chaque jour
comme un visiteur tristement attentif
dans la rotonde blanche d'un musée.
Tu sens approcher l'heure de la fermeture
où toutes les portes seront des tableaux
et tu voudrais courir à la première salle
revoir dans la pénombre
le Christ à demi peint qui te fait signe encore.
 
 

NOVEMBRE

Le soleil est passé par le chas de l'aiguille
lui, l'ancien riche, en donnant tous ses biens
et la vigne vierge le long des façades
la forêt triste aux oiseaux engourdis
ce monde resté devant la porte étroite
demande en frissonnant : « Qui peut être sauvé? »
 
 

***

L'effrayant amour qui nous a livrés
à l'hiver sans route, aux stigmates des étoiles
ne passerait plus aujourd'hui sous la porte.
À l'intérieur, nous perdons la mémoire
la vue, et nous serions peut-être déjà morts
si Dieu pendant la nuit n'enlevait le toit
pour laisser respirer nos âmes en rêve.
 
 

RUE D'ULM

Les flammes t'avaient dévoré dès le seuil
au palais du soleil. On t'a bandé les yeux
pour te reconduire insensible sur terre
et te laisser grandir dans l'obscurité
en apprivoisant les éclairs de mémoire :
le ciel carré dont tu cherchais l'issue
derrière le feuillage, ou le poisson d'or
qui fit le tour du bassin ombragé
avant d'incendier les rues jusqu'à la mer.

À présent, les images à leur tour pâlissent
signe que l'âme va bientôt mourir
si tu ne risques pas à la foudre du jour
une autre fois sa vie.